Le jour d'après :

Un conte des Lavagnes à lire au coin du feu
ou "
Histoire à mes enfants et petits-enfants "

Par Christian PIOCH*

 
Pointe de menhir christianisé de la grande mare des Lavagnes à Saint-Guilhem-le-Désert (Hérault).
Dessin de Jean HIL.

Scène de rogations, ou quand le prêtre et ses ouailles allaient implorer la protection et la clémence des cieux contre les orages ou contre les sécheresses extrêmes pour préserver les irremplaçables récoltes de chacun, d'où les fameuses " messes pour la pluie " quand il n'y en avait pas assez.

Au matin d'un jour de l'an de Grâce 1710, l'un de ces rares jours bénis par le Seigneur en la très chrétienne France d'alors, un paysan et sa jeune épouse ouvrirent les volets de leur masure des monts de Saint-Guilhem.

S'appelaient-ils SÉVERAC, BOUGETTE, VAREILHES, MOULIS ? Vivaient-ils tous deux aux Lavagnes mêmes, à Fayssas, au Tourreau, à Lapourdoux, aux Thières, voire à l'Arboussier ? Peu importe, car tous les paysans de la montagne étaient logés à la même et très biblique enseigne, l'auberge " Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front " et " Tu prieras pour des jours meilleurs ".

Le soleil était à nouveau-là en cette radieuse journée de printemps où le cauchemar des derniers mois, ceux vécus depuis janvier 1709, semblait n'être qu'une terrible épreuve parmi tant d'autres, mais désormais révolue.

Mais si Dieu, une fois de plus, le voulait bien…

Que de fois la jeune femme avait pris le chemin caillouteux de l'ermitage Notre-Dame pour y implorer la clémence divine et maudire ces impies qui déclenchaient sur tous les plus noires colères des cieux ! Que de fois le mari avait pris aussi le même chemin pour implorer, mais plus loin et plus bas dans le désert des gorges, chez le notaire POUJOL, au village, la clémence des créanciers qui le prenaient à la gorge comme celle des collecteurs d'impôts.

Que de fois aussi avait-on gagné les gorges pour emporter aussi au village, aux cimetières Saint-Barthélémy et Saint-Laurent, en terre consacrée, bien des dépouilles de proches, parents ou amis.

Ils avaient survécu tous deux à la terrible famine de 1693-1694 qui avait emporté en deux ans 1,5 millions de Français dans un pays de 20 millions d'habitants seulement.

Leurs premiers enfants parfois, leurs voisins, ceux du village aussi, avaient été emportés et fauchés comme les blés d'automne par la terrible faux de la mort.

D'autres par les interminables guerres que Sa Majesté menait, manquant tant de troupes que l'on eut recours à la même époque aux conscriptions forcées, chose naguère impensable en des temps où l'on n'envoyait que nobles et volontaires guerroyer en de meurtrières et lointaines campagnes militaires. Mais la guerre hélas, n'était pas qu'aux frontières du royaume. Elle était même venue sept ans auparavant, en 1703, presque aux portes de Saint-Guilhem quand les camisards cévenols insurgés, n'en pouvant plus d'être si cruellement persécutés, avaient pris Ganges puis ravagé le val de Buèges, semant la panique jusqu'au littoral. Même Sète avait vu ensuite débarquer les Anglais, boutés hors du continent par on ne sait trop quel miracle de la Sainte Providence.

La peur avait été même si grande que les portes des désuets remparts de la cité de Saint-Guilhem avaient été refaites de neuf et cette peur avait été telle que les villageois, sous la conduite d'un capitaine de bourgeoisie, montaient désormais nuit et jour la garde sur des murailles que depuis les années 1640 on pensait naïvement ne plus jamais devoir servir.

La maladie n'épargnait personne. Chaque été, quand l'eau manquait et que croupissait celle qui restait, la faux de la mort frappait à nouveau et d'autres enfants, des adultes aussi, étaient régulièrement portés en bière à travers la montagne, par le chemin de l'ermitage, pour rejoindre à St-Guilhem leur dernière demeure. Ainsi étaient les temps, avec omniprésence de la mort et approche imminente pour tous du Jugement dernier.

Chaque année ou presque, fussent-elles sans épidémie locale ou générale, la dernière grande peste ayant été celle de 1628, et par la rudesse des temps, toutes les familles étaient alors fréquemment en deuil, perdant, chaque mois ou presque, qui un enfant, qui un conjoint, qui un père ou une mère, un aïeul ou un voisin, et l'on savait chacun devoir tôt ou tard, et plus tôt que tard, avoir prochainement à rendre compte devant le Tribunal des cieux. Et des enfants de ce couple qui venait d'ouvrir sa fenêtre, sortant du confinement de la nuit, il n'en restait plus qu'un en des temps où chaque mère pleurait sans cesse l'un ou l'autre du fruit de ses entrailles, celui que neuf mois durant elle avait porté puis nourri et élevé.

Presque tous les arbres et les arbustes de leurs propriétés et de celles de leurs voisins, les arbres des vergers, les ceps des vignes et surtout les irremplaçables oliviers des terrasses de la montagne, n'avaient pas survécu à l'extrême rudesse du Grand Hiver 1709, il y avait désormais un peu plus d'un an de cela, c'est-à-dire hier. Ils étaient morts, tragique malédiction, comme une sorte de coup de grâce porté aux survivants de mille désastres.

Or, outre l'ordinaire, ces précieux oliviers permettaient de vendre de l'huile aux tanneurs et autres savonniers du village et des environs, comme aux gens des Causses et des Cévennes, et avec l'argent retiré de payer ainsi les monstrueux impôts fonciers que levait Sa Majesté.

Les impôts de l'ogre de Versailles étaient si lourds sur les maigres biens de chacun, que ceux qui en possédaient ne pouvaient autrement les acquitter. Sans huile, plus de numéraire en effet, et comme tant d'autres, ils furent contraints pour payer de vendre partie de leurs terres, ce bien précieux que les générations se transmettaient comme le plus inestimable des trésors et dont on répugnait tant à se défaire.

Mais, à défaut de paiement, on aurait alors pratiqué chez eux ce que l'on faisait sans vergogne depuis 1685 chez leurs cousins des Cévennes pour les convertir à la Vraie Foi, les dragonnades, le logement chez soi des gens de guerre, jusqu'à ce que le débiteur honore enfin les royales créances en se dépouillant au besoin du moindre bien.

Le seul avantage pour eux de ce si terrible hiver 1709, c'est que contrairement aux années passées, ils pouvaient désormais se chauffer sans problème une fois les nouveaux hivers venus.

Le bois mort pullulait en effet, comme une sorte de miracle pour les potiers, les verriers et bien d'autres manufacturiers et industriels qui manquaient cruellement de bois à brûler depuis bien longtemps déjà, pour les villageois et les paysans de la montagne aussi.

Le début de l'hiver 1709 avait été si doux que les arbres, encore gorgés de sève, s'étaient fendus et avaient éclaté quand un froid des plus intenses vint brutalement les saisir début janvier, les tuant presque tous.

Cela avait été la nuit des Rois, celle où l'on célébrait les anciens monarques d'Orient et des quatre coins de ce qui n'était pas encore la Chrétienté venus accourir en Judée au plus près du divin berceau.

De mémoire d'homme, on n'avait pas connu pareille chose depuis fort longtemps, le royaume tout entier, de Dunkerque à Perpignan, ayant été transformé en 24 heures et pour plusieurs longues semaines en nouvelle et glaciale Sibérie. Les rares chênes qui restaient autour des Lavagnes, très épars et isolés depuis bien longtemps au milieu d'un océan dénudé de rochers, n'étaient désormais que des cadavres informes et défeuillés qui se dressaient misérablement vers les cieux.

Certains, ébranchés par le voisinage, avaient même forme humaine et semblaient comme des êtres accablés par tous les fléaux de l'Apocalypse, avec deux grandes branches écartées, celles que l'on n'avait pu casser, levées vers les cieux, telles un Christ végétal, comme pour dire aux dieux courroucés : Seigneur ! Assez ! Pitié !

Comme ceux de leur voisins, les greniers des granges et de la maison du couple étaient vides car tout ce qui avait été semé en terre avait été brûlé par le si terrible gel de janvier 1709 qui avait fait éclater jusqu'aux tonneaux de vin. Leur maigre bas de laine où étaient, cachées derrière la plaque brûlante de l'âtre, dissimulées dans un mur, enfouies dans l'édredon ou sous le fumier de la bergerie, les quelques pièces d'or et d'argent des économies d'une vie, était même désormais vide. L'ogre de Versailles, les usuriers, la nécessité avaient tout prélevé. Plus rien ou presque n'en restait.

Mais nous étions l'an d'après ce terrible désastre. De la carcasse du précieux arbre qui faisait jadis à tous de l'ombrage les jours de canicule sur la place du hameau, et au pied duquel chacun avait plaisir à retrouver les autres, si gros que l'on n'avait pu le couper, ils virent quelques bourgeons éclore.

Sur les rochers presque stériles qui étaient tout près, dans cette mer de calcaires et de dolomies qui les entourait, quelques fleurs printanières s'étaient épanouies, les graines des plantes ayant profité des pluies puis des fortes chaleurs des derniers jours. C'était même comme un beau parterre de fleurs tant la vie, comme chaque année que Dieu ici-bas faisait, reprenait avec force les beaux jours venus.

Plus loin, en contrebas, dans des dépressions argileuses du causse et du vallon que leurs anciens avaient si soigneusement et si patiemment épierrées pour y pratiquer les irremplaçables cultures vivrières, les bleds qu'ils avaient pu semer avec leurs maigres réserves, s'endettant au besoin pour acquérir les semences qui avaient pu manquer, mûrissaient à vue d'œil, bien verts et bien prometteurs.

Pour peu que les vents, les pluies excessives, la sécheresse ou autres fléaux ne viennent anéantir cela, l'on pouvait bâtir de nouveaux châteaux en Espagne et d'un pot de lait de céréales se permettre les rêves les plus insensés.

Ils entendirent bêler leur ultime chèvre et les rares brebis qu'ils avaient pu conserver, les autres vendues à vil prix aux foires de Gignac pour payer les impôts, acquérir les grains et surmonter la si terrible épreuve.

La pieuse femme, souriante, remerciant la Sainte-Vierge de son intercession, après avoir baisé la petite croix d'argent qu'elle portait entre ses seins, se tourna vers son mari et se blottit amoureusement vers lui.

Elle lui dit :

" Regardez mon tendre ami combien le printemps est beau. Nous aurons bientôt grasses récoltes et beaux agnelages. Mon frère, ce chanceux qui a subi bien moins de dommages que nous, pourra enfin vous payer ce qui reste dû de la dot que m'accordèrent mes défunts parents en bénédiction et contemplation de notre mariage et l'accroissement du genre humain. Avec à lui seul la moitié des biens parentaux et sa portion de légitime, cet ainé, privilégié par la primogéniture, volonté divine, on le sait, mais ainsi sont toutes familles, peut le faire. Assurément. Nous pourrons enfin acquérir, mon cher époux, de nouvelles bêtes pour agrandir notre si maigre troupeau, voire racheter une ou deux terres pour nous et notre enfant. Mais notre dernière fille, celle qu'il plut à Dieu de nous laisser, s'ennuie fort seule et votre vénérable père, chez qui nous vivons, a encore quelque bien qu'il tenait de son père et celui-ci de ses aïeux. Vous me le disiez hier encore. Depuis que huguenots et autres calamités des cieux ont dévasté jadis et hier encore nos contrées, notre famille a affronté nombre d'autres épreuves et porté notre nom bien au-delà des monts et des vaux. Même ceux du village, vous me disiez aussi, nous respectent et portent toujours honneur à notre famille. Et si nous faisions un autre enfant comme notre Sainte Mère l'Église nous l'ordonne à tous ? Connaissant l'ardeur de vos mâles assauts, croyez-bien que j'y prendrai même beaucoup de plaisir ", ajouta-t-elle avec une concupiscente malice.

Ainsi fut fait.

= = = = =

Leur descendant est-là. Il vous écrit et peut en témoigner.
C'était cela le Saint-Guilhem des anciens temps.

Après la pluie revient toujours le beau temps et quand le Covid-19 passera, le printemps reviendra et avec lui la vie reprendra.

= = = = =

* Christian PIOCH, 34380 Argelliers
christian.pioch@orange.fr

Vice-président d'Arts et Traditions rurales, historien et généalogiste, auteur d'une étude en cours de rédaction sur les verriers de Languedoc (diocèses de Montpellier et Lodève)

  Haut de page

Retour à la page d'accueil

CGL - Tous droits réservés - Mars 2020